mercredi 19 février 2014

Contre le sexisme ironique de La P'tite Grenouille et son MILF-O-THON

Je vous encourage à ne pas fréquenter l'établissement de La P'tite Grenouille de Charlesbourg suite à l'organisation de l'événement MILF-O-THON qui prétend rendre hommage aux mères de Québec et qui pousse même l'arrogance jusqu'à nous rappeler nos droits : "Parce que c'est pas parqu'on est maman, qu'on n'a pas le droit d'être sexy, d'avoir du plaisir entre amies et d'assister à un bon spectacle".



Ces droits sont pourtant bafoués par l'événement lui-même de par le choix de son titre que les internautes, dans leurs commentaires sexistes, ont bien compris. C'est en fait une invitation aux hommes de venir contempler le menu de "viandes" à consommer.

 Et si on en fait une critique, on est soit pincée, soit mal-baisée (voir les commentaires ci-haut, il y en avait d'autres que je vous épargne). Le port du col roulé et la consommation de thé en serait des preuves. Aussi, on nous invite à mieux regarder la photo pour bien comprendre... en effet, à première vue, on pourrait peut-être penser que c'est un hommage.

On ne se surprendra pas que l'événement qui prétend rendre hommage aux mères soit organisé (sur facebook) par deux hommes : Éric Demers et Matthieu Cantin.



Mais en fait, pourquoi une féministe critiquerait-elle cet hommage? Tsé, c'est si rare qu'une soirée est organisée dans un bar pour les mamans...

D'abord le terme choisi pour nommer l'événement (un titre, c'est quand même quelque chose de très important, ça doit donner le contenu et l'orientation en un coup d'oeil) : MILF-O-THON. 

Que veut dire MILF? Plusieurs l'ignorent. On peut croire à tort que c'est un compliment concernant notre beauté ou notre "sexy-e-té". MILF = Mother I'd Like to Fuck (mère que je voudrais baiser, traduction libre). C'est en fait une expression dégradante pour les femmes. Le "I" ("je") est celui d'une autre personne que la mère, bien incarné par les 3 personnages masculins (masculins et principaux, c'est presque des synonymes en matière de films - sur le sexisme dans l'industrie du film) d'American Pie, vieux classique des films pour ados, qui, en regardant la photo de la mère d'un des personnages, s'exclament "MILF" en bavant pratiquement). Le qualificatif définit si tu es (encore) "fourrable". Il s'agit à l'origine d'une expression pour classifier la pornographie (voir l'historique du terme par Wiki).

Peu importe son origine pornographique, l'expression a une signification qu'on ne peut nier (on pourrait avoir envie d'argumenter que l'expression a changé de signification depuis - un argument fréquent quand on critique le sexisme d'une expression). MILF dit que les femmes sont des objets, mères inclus. Un objet sexuel, sexualisé contre le gré des femmes, puisque l'expression ne prend pas en compte la sexualité de la personne dont il parle, mais de celle de l'observateur. Ce n'est pas une façon de dire qu'une femme est objectivement sexy. C'est une façon de dire que les femmes doivent se conformer aux attentes du regard masculin et que le regard masculin est d'emblée sexualisant et objectifiant. En tant que féministe, je critique l'objectification des femmes comme négation de leur personne et de leur sexualité ET le postulat que tous les hommes sont d'abord des sexes ambulants.

Le terme O-THON fait référence à une quantité, un nombre interchangeable de femmes comme de kilomètre dans une course, de longueurs de piscines dans un nage-o-thon ou d'argent dans une levée de fonds.

Le titre pornographise les femmes (ce que des féministes appellent la normalisation de la pornographie, et que j'appelle la pornographisation de la culture, en référence à l'excellente pièce de théâtre de Denise Boucher, Les fées ont soif, un classique féministe, qui invective les hommes en criant : "Ne me pornographise plus", éditions du Remue-ménage, 1978, p. 100). 

Pourquoi avoir choisi ce terme? et pourquoi parler de "cougars" dans la description en marge de la photo (une autre catégorie issue de la porno qui postule que les femmes ne devraient pas avoir de sexualité passé 40 ans, mais que si elles en ont une, elles doivent être frustrées et agressives pour l'assouvir - un postulat qui nie la sexualité des femmes tout au long de leur vie et qui imagine que la vie sexuelle des femmes devrait s'arrêter en même temps que la fin de l'attirance qu'elles suscitent pour les hommes, qui eux, seraient des pervers attirés à tout âge par les très jeunes femmes, voire les petites filles).

Enfin, l'image elle-même suscite une critique de son sexisme. Elle représente en effet une femme très conforme au stéréotype qui adopte en plus une posture suggestive de disponibilité sexuelle (notons toutefois qu'elle semble "en contrôle", ce qui serait disons un aspect positif). Mais surtout, elle représente un père dépassé par la situation de devoir garder son PROPRE ENFANT pendant UNE soirée et qui tient cet enfant à bout de bras comme si c'était un être repoussant ou effrayant. On est en plein cliché traditionnel de l'homme pourvoyeur et de la femme mère, un cliché qui est dépassé dans la réalité, même si les femmes continuent de travailler plus que les hommes (au travail et à la maison compilés ensemble) et que les hommes choisissent en fait des tâches plus valorisantes et agréables que les femmes dans le choix des tâches liés à la maison et aux enfants.

Comment les gérants d'un bar peuvent-ils se sentir légitimes de poser un tel geste dégradant pour les femmes en même temps qu'ils prétendent leur rendre hommage (ce qu'on appelle un double discours, le titre et l'image disant en fait le contraire de ce que le bordereau descriptif rose annonce)?

C'est un geste sexiste et hypocrite que je condamne. Une posture de ce fameux sexisme ironique qui a fait son apparition il y a quelques temps maintenant et qui semble être la façon années 2010 de dénigrer les femmes et de postuler, en fond, que nous sommes inférieures aux hommes, que nous sommes LEURS objets sexuels. L'humour n'est qu'une stratégie de plus pour maintenir les rapports de domination et contribuer à ce qu'ils se reproduisent sans que nous puissions facilement nous y opposer. Parce que, tsé, c'est juste une joke. Il faut être bien privilégié pour pouvoir se permettre de rire de l'oppression que les femmes vivent au quotidien. Mais ça reste sexiste. C'est pas juste une joke, c'est une joke sexiste. 


Qu'est-ce qui aurait pu représenter un VRAI HOMMAGE AUX MÈRES qui galèrent tous les jours entre les impératifs de la vie de famille (voir à ce sujet le documentaire The Mother Load qui explique comment la maternité est un facteur qui désavantage les femmes plus encore que le sexe), le sexisme partout présent, bien souvent un travail ou une autre occupation et les défis d'avoir une vie sociale dans une société qui compartimente les êtres humains selon leur âge et qui rejette les enfants (et donc les mères) des espaces publics?

Je dois me rendre à l'évidence que les organisateurs de l'événement, en plus de faire des choix sexistes et de promouvoir la domination masculine en se faisant la bouche et les bras de la société patriarcale, ne CONNAISSENT RIEN DE LA RÉALITÉ DE LA MATERNITÉ. Ils ne savent pas comment faire cet hommage. En voici pourtant un bel exemple, en photo. Un bar pourrait tout à fait se creuse la tête pour offrir un véritable hommage aux mères.

C'est un défi que je lance aux bars du Québec qui semblent avoir choisi d'attaquer les femmes sous différentes facettes (le sexisme ironique, ici, mais aussi la culture du viol, par exemple, avec le Corsaire et le Nacho Libre) plutôt que d'adopter une perspective proféministe (c-a-d égalitaire), une perspective qui n'est pas une option ou un petit plus, mais bien un droit et un impératif.

J'invite aussi les cyber-militant-e-s à dénoncer, signaler, condamner et créer du contenu en ligne pour ce faire ou pour détourner ces attaques sexistes.

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Petits ajouts concernant les réactions à ce billet et une lettre de dénonciation de l'événement.    

Ne me pornographise plus



Extrait de la pièce de théâtre Les fées ont soif de Denise Boucher, Édition du Remue-ménage, 1978, p. 97-100.

Trois personnages qui représentent trois archétypes féminins : la mère Marie, la putain Madeleine et la Sainte Statue.

MARIE
Parce que tu ne me diras plus en quelle manière ni en quel
style les femmes battues, les femmes déchirées, les femmes
enfermées, les femmes prostituées vont tout faire sauter.

MADELEINE
Tu ne me diras pas comment raidissent les artères. Tu
ne me diras pas comment blanchissent les grands-mères.
Tu ne me diras pas comment s'appauvrit le sensuel. Tu
ne me diras pas comment s'échauffe la raison.

LA STATUE
Tu ne m'expliqueras plus comment doit jouir mon corps.
Tu ne me compteras plus par morceaux. Tu ne nomme-
ras plus mes orgasmes à ton nom. Tu ne me dicteras plus
aucun devoir.

[...]

MARIE

J'appelle à vous, chevaliers moroses, qui avez fait voeu
de masculinité. Je vous invite à déserter vos hystériques
virilités. Déserteurs demandés. Iconoclastes demandés.

[...]

LA STATUE
D'où me voici devant toi
prête à aimer
d'où me voici charnelle
et pleine de tête
je suis des sept jours de la semaine d'où
me voici debout
et vivante devant toi
pour rompre toutes les iniquités
je suis étendue sur ton tronc comme on
jouit dans le bien de sa peau
j'inscris chacun de mes signes sur toi
je ne serai plus jamais nulle part en toi en
exil de moi
parce que la chair de l'enfant m'érotise et
me flambe les seins et cuisses
d'où me voici debout devant toi
ne me pornographise plus quand tu
trembles devant ta propre naissance

MADELEINE
Je ne serai plus jamais nulle part en toi en
exil de moi
me voici debout devant toi
riant au milieu de moi

LA STATUE
Imagine.

MARIE
La chair de l'enfant m'érotise
et me flambe seins et cuisses
d'où me voici devant toi
ne me pornographise plus
quand tu trembles devant ta propre naissance.

LA STATUE
Nous voici devant toi debout, nouvelles.
Imagine.

[...]