mercredi 9 avril 2014

Selon Roberge, les femmes "battues" sont de grosses dépendantes affectives même pas capables de protéger leurs enfants OU l'utilisation de propos sexistes pour dire sa colère et sa déception dans le contexte électoral

Mon titre est un à peu près le résumé du statut facebook de Jonathan Roberge, l'homme qui m'avait bien fait rigoler avec ses capsules humoristiques "Fiston".

Cette fois-ci, je ne rigole pas du tout, contrairement aux 3 600 personnes qui ont partagé ce grand rire général sur le dos des femmes victimes de violence conjugale. Mais, on le sait, C'ÉTAIT JUSTE UNE JOKE (ou bien une analogie, une image, une figure de style). Néanmoins, je conserve mon droit de ne pas en rire et de NE PAS PARTICIPER À LA LÉGITIMATION DE LA VIOLENCE par la culpabilisation, le dénigrement et l'exclusion des personnes victimes de violence.



Le statut de Roberge est une métaphore qui fonctionne sur le rapprochement entre deux éléments distincts dont le second sert à donner une image plus complexe, plus conceptuelle, plus fine ou plus poétique du premier (selon l'intention de communication).

Dans ce cas-ci, le Québec est l'élément que l'on veut mieux décrire en le rapprochant d'une image négative, pathétique et méprisante des femmes violentées par leur conjoint. Ainsi, le Québec est dénigré par comparaison avec un état jugé vraiment pathétique : la "femme battue".

Ce n'est pas pour rien que Roberge CHOISIT, parmi toutes les possibilités des figures de style, une analogie aux femmes violentées en les traitant de grosses dépendantes affectives même pas capables de faire le meilleur geste pour leurs enfants... Ce n'est pas un hasard et ce n'est pas anodin. C'est un cliché, cette figure de la femme violentée qui fait fi du cycle de la violence et de ses conséquences sur la santé mentale de la victime. Trop conne pour ne pas se laisser battre, on croirait même (et on le croit, en effet, je l'ai déjà entendu!) qu'elle aime ça dans le fond...

C'est un CLICHÉ SEXISTE de mettre sur le dos des femmes la responsabilité de gestes d'hommes. On le voit pour la culture du viol et pour la légitimation de la violence conjugale (et de toutes les violences faites aux femmes et aux filles). Bref, ça participe de la CULTURE DE LA VIOLENCE ENVERS LES FEMMES ET LES FILLES.

C'est un CLICHÉ FAUX de penser que la "femme battue" est plus en sécurité en quittant son conjoint qu'en restant avec lui. Au contraire. Pour le conjoint, SA femme est une obsession et elle risque sa peau en le quittant. Et pour ses enfants aussi, d'ailleurs (ces tristes drames patriarcaux que la presse a patriarcalement qualifié de "triangles amoureux" dans un romantisme complètement inapproprié qui partage les responsabilités du drame entre les victimes et leur assassin).

La femme victime de violence conjugale n'est pas conne ou nulle. Elle est agressée quotidiennement par un conjoint de multiples façons (psychologiquement, physiquement, sexuellement, financièrement, matériellement); ce qui a des conséquences sur ses propres capacités à évaluer la situation, à connaître ses limites et à prendre des décisions; bref, sur sa santé mentale.

Cette victime est doublement victime puisque la société l'agresse à son tour en lui faisant porter le blâme des gestes pourtant commis par son agresseur! Il existe aussi, dans l'espace public, tout un discours masculiniste au nom de la protection des droits des pères qui cherche à jeter le discrédit sur les femmes qui se disent victimes de violence. Paraît qu'on serait ben bonnes, comme dans le cas des agressions sexuelles, pour faire de fausses déclarations et accuser à tort des honnêtes hommes dans le but machiavélique d'obtenir la garde des enfants...

Enfin, cette victime n'est pas, à l'heure actuelle, adéquatement protégée par la société contre la fureur objectifiante et possessive de son conjoint (la preuve en est dans les nombreux préjugés du cliché de "femme battue"). Ces femmes ont raison d'avoir peur, elles ne sont pas paranos ou connes, elles sont poursuivies, harcelées, menacées, violentées; bref, terrorisées. Et on le serait tous et toutes dans pareille situation, SURTOUT lorsque des enfants sont dans le décor. Certaines en viennent à tuer leur tortionnaire faute de trouver de meilleurs moyens de se protéger.  

En riant de cette image, on agresse à notre tour les victimes. On incarne cette société patriarcale qui banalise la violence, qui en rit et qui légitime l'agresseur en faisant porter le blâme sur sa victime. Moi, ça ne me rend pas fière du tout. Ça me rend triste. D'abord parce que j'ai vécu une relation de violence conjugale (et la honte de la vivre, ET le jugement des autres). Ensuite, parce que j'ai plusieurs amies qui en ont vécu et qui en vivent encore.

Pour une femme qui subit actuellement cette violence et qui souhaite quitter le-dit conjoint, MAIS QUI A PEUR pour des raisons bien réelles (et là, je suggère un brin de lectures là-dessus) et qui en plus aura de nombreux défis à relever en le quittant, donc des défis financiers, lire ce statut qui la culpabilise est loin d'être une bonne façon de l'encourager à quitter le-dit-conjoint ni de se sentir puissante, forte, soutenue, entourée, protégée. Ce statut est le contraire de l'empowerment auquel travaillent les intervenantes en maison d'hébergement.

Au contraire, on mine son estime d'elle-même. On parfait le travail du conjoint qui s'est employé longuement et sournoisement à lui faire perdre son estime, à l'isoler face à ses proches, à la faire SENTIR RESPONSABLE ET COUPABLE d'une situation dont elle participe, oui, mais dont ELLE N'EST PAS RESPONSABLE.


C'est dommage de lire ce statut de Roberge qui utilise les problèmes de santé mentale (la dépendance affective) à des fins insultantes, alors qu'il a lui-même voulu lever les tabous sur la maladie mentale...


Une campagne électorale déjà assez machoe
(Merci à mes copines d'études féministes qui ont relevé avec perspicacité certains détails sexistes de cette campagne)

On en avait déjà assez avec nos leaders, je trouve.

  • Legault et ses propos contre la formation en travail social de Pauline Marois, un domaine traditionnellement et encore majoritairement féminin, qui démontreraient que Marois serait incapable de gérer un État (malgré ses expériences nombreuses et variées à titre de ministres et sa maîtrise en administration) comparé au détenteur de cette bonne vieille discipline virile que sont les sciences de la gestion (on aurait pu nommer les sciences politiques ou économiques) au cours du second débat des chef-fe-s.
  • La représentation continuelle du couple Legault (avec, entre autres, la scène hautement caricaturale du chef et de sa première dame, Isabelle Brais, assis dans des fauteuils blancs, l'une tapotant la cuisse de son mari et l'autre empoignant fermement le bras du fauteuil). On a comparé Brais à une "Première dame", un beau rôle de femme dévouée, agissant dans l'ombre, recevant les écarts de fatigue et de conduite de leur mari en souriant, toujours bien mise pour bien faire valoir leur mari. Il semble que cette représentation ait "parlé" et séduits certains électeurs et électrices... 
  • Legault qui lance un "fais pas ta Pauline" (dans le sens de "ta farouche") à sa femme. Utilisant deux stratégies sexistes dans une seule phrase! Dénigrer Pauline et intimer à sa femme le silence et la docilité souriante. C'est toujours bon, les discours qui divisent les femmes entre elles, quand c'est employé par un homme.
  • Legault qui demande sèchement à sa femme de se taire en plein début d'entrevue aux médias. À cela, cette dernière, Isabelle Brais répond, dans une entrevue au sujet de cette histoire : "J'ose vous dire qu'il y a des femmes qui aimeraient bien être traitées comme ça par mon mari". Est-ce que le fait qu'elle suppose que des femmes aiment ça fait en sorte que le comportement humiliant est correct? Est-ce que c'est à elle de répondre des gestes commis par son mari?
  • La caricature de ce matin dans le JdeQC sur les "belles-mères" (lire, en langage non-sexiste, le club des ex chef-fe-s du PQ) 
  • Et là, sur les grosses dépendantes affectives de femmes battues... 
On a déjà un beau portrait du fond patriarcal dans lequel baignent nos racines et qui est toujours prêt à monter en sève dès la première montée de l... - oups! une autre expression sexiste!
Ces expressions de langage rejoignent les autres expressions dégradantes associées aux femmes : les jurons sexistes ou putophobes (putain, pute), les insultes fondées sur le sexe des femmes ou leur sexualité (con, conne, connasse, douch bag, plotte), les insultes de femelles animales (chienne, vache, truie) ou grossophobes (charrue, torche) ou encore leurs combinaisons.

Le propre des insultes sexistes
 
Ce sont les faits dits féminins (ou réalités féminines) qui sont niés à travers ces expressions et figures de styles. La colère des femmes (le SPM, l'hystérie, la montée de lait, la crisette); la violence dont elles sont victimes (le statut de Roberge, la culture du viol); la sexualité des femmes (salope, bitch, pute, plotte, agace, chienne, "avoir le clito en feu" ou "avoir le vagin sec", ou tout ce qui est relié aux cycles menstruels, aux fluides du corps féminin, à l'accouchement ou à l'allaitement); le corps des femmes (sa grosseur, son âge, le corps qui a accouché, les seins gorgés de lait, l'allaitement, le sevrage); la capacité des femmes de porter les enfants (les nombreuses images de procréation "ce livre est mon bébé", "accouche qu'on baptise", "cette revue est un ventre à ensemencer" dans des contextes qui réduisent l'expérience de la grossesse et de la maternité ou qui en font un traitement macho ou par des personnes qui n'en ont aucunement fait l'expérience).

Ainsi, on dénigre, par notre langage, beaucoup de réalités proprement ou très majoritairement féminines (puisque des hommes peuvent également être victimes de violence conjugale et que la violence conjugale existe aussi dans des couples de même sexe). Pour moi, il est important de cesser de nier les réalités vécues par la moitié de l'humanité, de rejeter ces expressions parce qu'elles me dénigre et parce qu'elles sont fausses, parcellaires, dégradantes. Elles tiennent de préjugés et viennent les renforcer. Ultimement, elle conforte le pouvoir patriarcal.  

Mais tsé, t'as pas compris, l'analogie est super bonne, elle exprime bien notre ras-le-bol! C'est pas des femmes battues dont on parle, mais bien du cliché de la femme battue

Dans la situation présente, ce sont les émotions fortes liées aux résultats électoraux qui JUSTIFIENT le recours à cette image cliché. À la moindre déception, colère ou sentiment d'échec, voilà que les Québécois et Québécoises, déçu-e-s par le résultat des élections, retombent VITE DANS LES CLICHÉS SEXISTES. C'est ça le patriarcat, TOUT justifie qu'on y retombe...

Et si on critique cette perte de contrôle et ce recours à des formules qui légitiment les violences faites envers les femmes et les filles, on est dans le champ. On n'a pas compris l'analogie. On n'a pas compris À QUEL POINT LES GENS SONT DÉÇUS ET QUE ces gens ont des privilèges de pouvoir agresser d'autres personnes à leur tour chaque fois qu'ils sont déçus d'une situation. Bien sûr, qui agressera-t-on dans de telles situations? Les dominé-e-s. Dans ce cas-ci, les femmes victimes de violence. Et on ne verrait pas le parallèle avec leur agresseur pour qui TOUT (un conflit au travail, une déception quelconque, la fatigue, la mauvaise humeur) justifie qu'il s'en prenne à sa conjointe?

Tout ce passe comme si "cette situation" justifiait l'emploi de tels propos! Comme il s'agit d'une image, d'un symbole, toute critique de cet emploi consiterait à "voir des problèmes là où il n'y en a pas"


Le monde symbolique (le monde des clichés par exemple) n'est pas à l'abri du sexisme. On peut très bien, par exemple, relever le sexisme dans les arts et les lettres; ils bénéficieraient d'une protection liée au temps et/ou à la reconnaissance en tant qu’œuvres. Rien ne les protège de la critique féministe (voir entre autres la critique littéraire Lori Saint-Martin, j'ai moi-même réalisé plusieurs travaux féministes en études littéraires au cours de mon bac.).

Comme ces œuvres émergent de la société... elles sont engluées du patriarcat tout comme le reste. Elles sont des produits de la société patriarcale (tout autant que j'en suis!). Oui, on peut s'attaquer aux systèmes symboliques, aux mythes, aux contes, aux traditions orales, aux textes sacrés, aux figures de pensées, aux images, aux champs lexicaux, alouette. Et tout un pan de la critique féministe postmoderne s'attache précisément à déconstruire le langage de la domination.

Quelques mots sur les insultes liées à la pratique de la sodomie (enculé-e, tu m'encules)

Également, j'ai vu plusieurs références à la sodomie sur facebook en lien avec Couillard et même au cours de la manif du 3 avril : "Couillard, encule-moi", "Vaseline pour tous les Québécois. Nous au moins [le PLQ], on vous fera pas ça à sec". On est donc aussi tombé-e-s dans les clichés HOMOPHOBES et/ou SEXISTES selon l'angle sous lequel on choisit de traiter la référence à la sodomie comme étant une expérience humiliante, douloureuse et dégradante.

Dans tous les cas, il semble que ce soit l'homme hétéro qui encule ou qui est victime de l'enculade-forcée, car il n'y aurait que pour lui que la sodomie serait une épreuve d'humiliation (pas la faire, la recevoir). Je n'ai pas vu d'insulte lancée par un protagoniste qui "encule" sa victime (par l'insulte). On a peut-être compris que cette référence participe à la culture du viol? On joue les politiquement corrects? Mais il semble que l'on continue de penser que la sodomie est humiliante, surtout pour celui ou celle qui se fait enculer.

Mais combien des grands prôneurs de ce discours pratiquent ou demandent à leur conjointe d'accepter une telle pratique (quand ils ne s'essaient pas simplement au cours d'un ébat - surprise! et tant pis pour le consentement) ou encore s'abreuvent dans la catégorie "anal fuck" de leur site porno préféré?

L'anus de l'homme hétéro est le seul territoire sacré dans notre imaginaire symbolique. Celui des femmes a été hautement envahit par la porno et celui des couples gays n'est plus vierge depuis longtemps. Il n'y a que l'anus du bon vieux mâle viril qui "est seulement un one way" (dit-il avec un gros rire gras). Sa virginité anale serait le sceau de sa supériorité. C'est pour cela qu'il trouve si humiliant de penser "se faire enculer" (entendre : dominer) par autrui.

La comparaison entre sodomie et humiliation est donc, dans une perspective féministe (et donc, dans un rejet de la vision phallocentrique et hétéronormative de la sexualité), à réviser et à retirer de nos figures de style! Pour moi, seul le consentement, le respect et le safe sex comptent. 

Pour nos insultes ou figures de style, il faudra donc être plus créatifs et créatives que réactionnaires. 

J'invite Roberge à retirer son commentaire de facebook et à s'excuser de s'être fait le porte-parole ponctuel de la société patriarcale.