vendredi 7 septembre 2012

À mes ami-e-s, collègues et connaissances en littérature...

Introduction – Cette lettre a été écrite peu après l'assemblée générale qui a précédé notre rentrée. Aujourd'hui, la lutte semble victorieuse, tous les espoirs sont permis selon les plus récentes affirmations de notre nouvelle Première Ministre qui nous plonge à nouveau dans cette pénible attente que nous connaissons si bien. Cependant, comme rien n'est encore officiellement gagné, je pense que le contenu de cette lettre demeure pertinent. De plus, je souhaite de tout cœur que les membres n'aient pas adopté la proposition visant à restreindre leur liberté de faire des propositions à saveur politique, réduire la portée de leur participation aux assemblée générales et, par extension, les pouvoirs que se donnent l'association; une proposition qui fait fi du caractère exceptionnel du contexte qui a fait naître notre lutte et qui présuppose la possibilité de circonscrire le champ de la littérature en l'isolant complètement du milieu dans lequel celle-ci émerge et du milieu où se déploient les étudiants.

Bonne lecture!

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Québec, le 30 août 2012


À mes ami-e-s, collègues et connaissances en littérature...


Chères et chers ami-e-s littéraires,

Je suis en colère, en colère noire. Je suis déçue aussi. Je me sens trahie. Où est cette majorité galvanisée qui avait le courage de ses convictions? Où sont-elles donc, ces convictions? À notre dernière assemblée générale, tout s'est passé comme si le climat social et politique avaient changé, comme si les raisons qui motivaient notre grève et notre lutte n'existaient plus. Soudain, je me sentais comme si j'avais imaginé le soulèvement et il m'apparaissait impossible que ce soit la même cohorte qui se dépêche de voter une fausse trêve dans une joie mal dissimulée.

Si je vous écris, ce n'est pas pour vous faire la morale, pour présumer de vos intentions ou pour vous demander de faire un examen de conscience... vous connaissez mon dégoût pour ces procédés rhétoriques très loin de l'argumentation et qui ne servent qu'à générer des émotions négatives. Non, si je vous écris, c'est pour me vider le cœur, pour pouvoir vous regarder en face à nouveau et ne plus me sentir mal à l'aise.

J'ai eu beaucoup de discussions étranges, en personne ou sur Facebook, qui m'ont laissée pantoise (« pantoite », comme dirait l'autre). Le hasard, la négligence ou bien des gestes calculés (fort probablement les trois) ont fait en sorte que je me suis sentie muselée à plusieurs reprises et de multiples façons, que ce soit par les « oublis » ou omissions d'envoyer des informations cruciales aux membres via la liste de courriel, ou par la demande systématique de la question préalable en assemblée, ou l'appel à la direction du programme pour intervenir dans la démocratie étudiante, ou la suppression de mes publications Facebook ou le détournement de mes interventions par toutes sortes de procédés rhétoriques (utilisation de sous-entendus qui ne permettent pas de réponse directe, affirmation que la personne n'est pas la seule à penser ce qu'elle dit/écrit, dramatisation et victimisation, personnalisation du débat, fausses accusations, généralisations à outrance, sophismes, etc.) et, évidemment, par ignorance (ou déni, quand c'est volontaire). Ces procédés empêchent la circulation et le partage des idées dans un débat sain.

De mon côté, c'est ce que j'ai toujours espéré : un débat. On a pourtant eu de belles assemblées où j'étais très fière des discussions lors des votes ou des plénières, où je sentais qu'on allait quelque part ensemble, qu'on faisait équipe et qu'on travaillait à chercher un consensus. J'avais eu des exemples de débats si inspirants au sein des congrès de la CLASSE! Toutefois, quand les obstacles sont tombés les uns après les autres et que le dénouement de la lutte est devenu incertain, j'ai vu les débats s'envenimer et entendu des personnes chercher à cracher du venin sur les autres. Dans ces moments-là, j'ai eu des pensées condescendantes envers mes pairs que je m'empressais de chasser ou de justifier, parfois par des explications toutes aussi condescendantes mais peut-être plus près de la vérité. Je vous jugeais et je m'en voulais de le faire. Au nom des mêmes valeurs – solidarité, partage, entraide – nous prônions des comportements opposés!

Quand j'ai entendu les témoignages – certains m'ont réellement émue –, je me suis surprise à penser que nous étions en train d'oublier notre lieu de naissance, notre chance indiscutable, notre confort, même dans la pauvreté, qui nous permet d'avoir accès à l'eau potable, au système de santé, à l'éducation, à des organismes communautaires, à l'assistance sociale, etc. On ne cessait de nous casser les oreilles avec les « conséquences graves qu'aurait la grève pour certaines personnes », comme si elles étaient supérieures aux effets de la hausse sur ces mêmes personnes... Cependant, je vous rappelle que nous parlions d'une grève de l'école, pas d'une grève de la faim! Cette victimisation m'a profondément écœurée. Je voyais, là, les « enfants-rois » que d'autres ont vu chez les grévistes. Je les voyais se plaindre avec ferveur et craindre de perdre ce confort ou de bouleverser l'ordre habituel des choses par une remise en question plus profonde et plus systémique que la simple question de la hausse.

Puis, je me suis rendue compte de la mentalité de Québec que je n'avais jamais remarquée en 10 ans. Les commentaires ridicules que j'entendais en passant sur la chaîne de Radio X ou au 93,3, je les voyais érigés en arguments dans les couloirs, les assemblées, sur Facebook. Les opinions des têtes d'affiches de Quebecor – d'égale qualité à la médiocrité du reste du journal juste bon à faire rouler l'industrie forestière au Québec –, je les voyais devenir consensus au sein des adeptes du prêt-à-penser. Enfin, la démagogie, les sophismes et les procédés rhétoriques contaminaient nos débats comme ils le font dans le reste de la ville, nourrissant les préjugés, toujours au détriment des mêmes personnes. Quand une nouvelle sortait, le sujet rebondissait dans nos assemblées et on nous apportait la solution toute faite des grands médias. On nous parlait soudain du vote secret, puis de battre la proposition à 50%, de la paix sociale, et enfin de la trêve.

Cette fameuse trêve a été la goutte qui a fait déborder le vase – pas la trêve en elle-même, mais bien le processus qui a mené vers son adoption. J'ai eu l'impression, avant même le début de l'AG, qu'il y avait un certain consensus au sujet de cette proposition. De mon côté, je respectais mes premières convictions : la situation était la même, notre seule rapport de force demeurait la grève et, bien sûr, toutes les autres perturbations économique et politique possibles... J'avais entendu les médias encenser cette grève au nom de la paix sociale à moult reprises, puis j'avais vu des associations étudiantes prendre ce parti. Je m'attendais, vu les situations précédentes, à ce que soit proposée cette option presque dans les mêmes mots que les grands titres. Et de fait, ce fut le cas. Cependant, je ne m'attendais pas à sentir un fort désir de le part de l'assemblée de ne pas en débattre et de régler rapidement la question. Je sentais que tous et toutes voulaient quitter au plus vite. Une heure, des arguments douteux, et on levait le camp!

Alors, je me suis demandée et je me demande toujours : savions-nous que nous votions non pas une trêve, mais bien la fin de la grève, la fin de la GGI 2012, la fin d'un rapport de force si pénible à ériger? En effet, nous votions une trêve jusqu'à la fin de la session... Où serait le rapport de force en octobre, à l'aube d'une nouvelle session, d'une nouvelle cohorte et de la possibilité pour le gouvernement (nouveau?) de nous laisser traîner encore quelques semaines si on reprenait la grève à ce moment-là? Était-ce un compromis savamment fignolé par les tenants du carré vert? En effet, les pro-hausses et les contre-la-hausse-contre-la-grève se montraient soudain très conciliants et prêts à voter une trêve... Savions-nous que, historiquement, ces mouvements ne reprennent pas facilement et que plusieurs années peuvent suivre avant qu'une nouvelle cohorte daigne lancer le combat? D'autant plus que, grâce à notre résignation, il y aura désormais un précédent en matière de nombre de semaines, de risque de perte de sessions, d'accusations au criminel, de blessé-e-s graves, et de lois spéciales qui en décourageront plusieurs. La possible annulation de notre session n'était-elle pas la plus grande crainte de notre association? Ou bien, était-ce précisément l'idée de ne jamais reprendre la lutte qui rendait la foule si enthousiaste au sujet de la « très-entre-guillemets-trêve »?

Ces hypothèses me perturbent beaucoup. Il y a des réponses que je ne veux pas avoir, surtout après avoir lu une proposition de sortir la littérature et les étudiant-e-s qui l'étudient du monde dans lequel ils et elles se déploient...

Une chose est sûre, si je suis fière du mouvement en général, de mes actions et de celles de beaucoup d'autres militant-e-s, de la créativité des étudiant-e-s, de leur stratégie, des concepts qu'ils ont ramené dans l'actualité (notamment le féminisme, le colonialisme et le néolibéralisme) et dont il fallait parler, des idées qui ont émergé des débats de la CLASSE, des nouvelles amitiés qui sont nées aussi bien à Québec, au sein des études littéraires ou à travers le Québec, je ressors très amère de mon expérience avec l'ACELUL, des discours creux, des consensus véreux et du manque d'esprit critique qui les produit.

J'imagine, et ce sera avec un bonheur réciproque, que ceci est, pour plusieurs, une lettre d'adieu. Pour les autres, je leur dis : « Ce n'est qu'un début, continuons le combat! » Enfin, je termine en affirmant haut et fort qu'il n'y a pas de gêne à imaginer que les choses peuvent être mieux, différentes; c'est d'ailleurs notre domaine d'études...

En toute sincérité,


MamZell Tourmente
Finissante en études littéraires
Université Laval, Québec

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