jeudi 21 novembre 2013

L'esprit de performance et la militance : s'y conformer pour lutter ou en faire une lutte radicale de résistance? Et comment? à l'intérieur ou en parallèle au système?

Dans cet article, j'ai envie de partager ma réflexion et mes dilemmes profonds autour de la militance dans la société de performance sur fond de crises importantes : 
  1. Doit-on entrer dans cette course effrénée de multi-luttes en agissant sur plusieurs fronts, en rédigeant billet sur billet en réponse aux attaques de toutes parts, etc. ou doit-on rejeter cet esprit de performance dans nos pratiques quotidiennes et vivre avec le fait qu'on laissera tout un discours et des pratiques engluer la société et contaminer nos milieux de vie pendant qu'on "ralentit" notre temps social? 
  2. Quel type de lutte est la plus efficace, la plus radicale ou la plus révolutionnaire et la plus intéressante pour notre vie quotidienne? et notre vie de militance?
  3. Est-ce que la société de performance ne nous récupère-t-elle pas quand nous acceptons d'entrer dans sa course? Ne vise-t-elle pas (oui, je personnifie grossièrement la société, mais comprenez ce raccourci intellectuel comme la somme des actions individuelles et des interactions entre les personnes dans un contexte et un environnement structurants) à nous épuiser dans ce tourbillon pour maintenir le statu quo (empêcher le changement)? 
Je vous invite à partager vos réflexions et vos stratégies de lutte par commentaires à la fin de cet article, car je vous prie (je vous supplie!) de nourrir ma réflexion et de m'aider à choisir quel type de résistance j'ai envie d'opposer à cet esprit de performance dans un contexte d'accélération du temps et d'urgence d'agir. Je m'adresse autant aux militant-e-s qu'aux non-militant-e-s puisque toute réflexion autour du changement peut être utile, même si elle n'est pas ancrée dans un contexte de luttes sociales.
Commençons d'abord par décrire cet esprit de performance et à le situer dans le contexte actuel d'accélération de la temporalité et de grossissement spatial de ce qui est « notre réel » postmoderne et de crises importantes qui appellent des actions urgentes.
On ne cesse dans le dire dans le discours commun : tout va de plus en plus vite. Ça n'est pas qu'une phrase vide comme "y'annonce d'la pluie demain", c'est un fait. Un fait social.
En sociologie, on parle d'accélération de la temporalité (ou des temps sociaux); le temps étant un donné objectif (le défilement des secondes) et subjectif (la perception du temps, différente d'une espèce animale à l'autre, et différente d'une société à l'autre, d'une époque à l'autre, d'une culture à l'autre, d'un moment de vie - l'enfance, la parentalité, la vieillesse - à l'autre). La temporalité est aussi influencée par nos perceptions, surtout selon leur intensité : la douleur durant la nuit (abcès, accouchement) ou une soirée super agréable.
En littérature, la temporalité réfère aussi à la façon de raconter l'histoire : est-ce qu'on prend beaucoup de page (l'amplitude) pour raconter un événement de courte durée ou est-ce qu'on décrit de façon très sommaire toute une décennie?
Dans notre culture, la temporalité est généralement vue comme un processus linéaire : naissance, croissance, vieillesse, mort. C'est une temporalité qu'on associe à la société de progrès : les choses avancent. De plus en plus, la société postmoderne transite vers une temporalité fragmentée où on ne considère plus la linéarité du temps comme un fait objectif, mais comme un fait culturel contemporain. Et donc, le temps n'est pas, par essence, linéaire, c'est notre perception contemporaine du temps dans la société occidentale.
Cette introduction très sommaire vise à d'abord situer comment j'aborde la notion de temps et pourquoi je parle du temps comme d'un fait social. Ce qui est à retenir, c'est que notre perception contemporaine du temps (personnelle et culturelle) n'est pas une perception plus aigüe du temps par rapport à nos ancêtres, mais bien une perception en partie relative, modulée par notre vécu (environnement, éducation, socialisation). 
En ce sens, on peut déconstruire cette notion du temps, on peut lutter contre cette perception du temps, on peut y résister. Ce serait d'ailleurs une lutte radicale contre cet esprit de performance qui en est le corollaire.
L'esprit de performance est, disons, une éthique de la vie moderne. On doit être bon dans un ensemble de chose et dans toutes les sphères de notre vie : professionnelle, personnelle, familiale, sociale, etc. Les attentes et les exigences sont élevées et on est appelés à s'y conformer ou à en subir les conséquences. On nous a dit, en psychologie, que notre actualisation (la pointe de la pyramide de Maslow de nos besoins essentiels) passait par notre réalisation personnelle. Également, on cultive le génie individuel, l'exception, la rareté. Le système capitaliste met d'ailleurs une valeur très élevée à cette rareté. On lit des biographies de personnes exceptionnelles, on néglige et on n'aplanit le travail d'équipe et les mouvements sociaux quand on parle des progrès sociaux, techniques ou historiques. On lit des livres de psycho-pop qui insiste sur le pouvoir de l'individu en faisant fi du contexte social ou en le considérant simplement comme un facteur externe dont on peut se distancier.
Toute société RÉÉCRIT son histoire, peu importe sa prétention à l'objectivité. Je ne dis pas ceci pour dénigrer le travail fondamental des historiens et historiennes, ni la rigueur de leur travail, mais toute société imprime une vision de l'histoire. Relire des livres d'histoire de toutes les époques (écrits à toutes les époques), c'est rencontrer différentes visions du monde, apprendre les consensus à une époque donnée, connaître la sensibilité d'une époque ou, à tout le moins, du discours dominant de cette époque - puisque c'est la classe dominante qui réécrit et diffuse et socialise les membres de la société à sa vision de l'histoire. Dans notre société individualiste, on insiste sur les actions de quelques personnes exceptionnelles (Albert Einstein, Martin Luther King par exemple). On retiendra d'ailleurs Gabriel Nadeau Dubois comme la tête du printemps érable alors qu'il n'en est (et sans réduire ses actions personnelles, ce n'est pas mon propos) qu'une partie d'un tout bien plus grand!
Ce culte de la personne géniale conduit à une pression très élevée sur nos épaules qui mène à au moins deux constats : nous DEVONS faire quelque chose pour nous actualiser et donner un sens à notre vie et nous sommes IRREMPLAÇABLES parce que nous sommes uniques. 
Je ne crois pas que nos ancêtres ("nos" dans une perspective très large qui inclue toutes les personnes passées avant nous peu importe la proportion d'ADN que nous partageons) aient vécu cette vision du monde ni senti cette pression (ils en ont senti d'autres!). On peut probablement faire un lien entre ces deux exigences et le flou (ou le manque ou l'absence ou son remplacement par nos croyances dans la science) de spiritualité dans lequel nous avons grandi. 
Maintenant, je pourrais ramener mon discours à une dimension uniquement individuelle (on le fait beaucoup quand on parle des problèmes des femmes... ça viendrait toujours uniquement de nous-mêmes ou des autres femmes qui nous entourent...) et nous taper collectivement sur la tête d'avoir intériorisé individuellement l'éthique de la performance. Dans un discours psychologisant, je vous conseillerais donc de déconstruire vos schèmes mentaux de performance, de rester dans le moment présent, de faire des choix, de fixer vos limites, de savoir dire non, de cultiver la reconnaissance envers ce que vous avez, de voir que vous êtes uniques, mais que nous formons un tout organique et que vous n'êtes donc pas irremplaçables bien que vos apports, quand ils sont authentiques, en restent des expressions uniques, etc. 
Sans renier ces principes qui me semblent être fondamentaux (mais qui appartiennent au vécu et à la spiritualité de chacun-e et dont plusieurs textes ont déjà traité, en particulier dans les différentes religions ou formes de spiritualité), il ne faut pas oublier les faits matériels, dans le contexte d'accélération de la temporalité, qui sont autant de contraintes à se distancier individuellement de la société de performance parce qu'ils sont très structurants (ils influencent la façon dont toute la société envisage la vie, les échanges, le travail, les attentes, la famille, l'organisation du temps et de l'espace dans tous nos milieux de vie). 
Je ne peux pas simplement me dire que ça vient de moi, appliquer les principes énoncés précédemment (et d'autres encore) et penser que tout ira pour le mieux! Non! La société viendra me chercher (ouuuuuuuuuuuuuuuuuuuhhhh!). 
Là, vous avez peur que je tombe dans un discours conspirationniste, mais ce ne sera pas le cas. Ce que je veux dire, c'est qu'individuellement, chaque personne de notre entourage dans nos différents milieux de vie (famille, travail, études, voisinage, milieux communautaires, milieux militants) aura des attentes influencées par cette perception qu'il faut agir ici et là en toute urgence parce que les choses vont vite et qu'il ne faut pas manquer le bateau (ou rater le momentum, le timing) et que c'est stratégique d'agir comme ça. À l'échelle collective, ce sont tous les membres de la société qui exerceront des pressions, à différents degrés, pour qu'on ne respecte pas nos limites, qu'on ne puisse pas faire de choix, qu'on vive avec le sentiment d'urgence qu'on va tout gâcher si on ne pose pas tel geste, etc. C'est ça que j'entends par l'expression "la société viendra nous chercher". C'est ça que j'entends par la notion de faits matériels structurants. On ne peut pas faire semblant que le fait que toute personne qui envoie un courriel s'attende à recevoir une réponse dans les 48 h et que dépasser ce délai c'est négliger cette convention tacite et être en retard est seulement une intériorisation mentale des attentes des autres. Ces attentes sont des faits sociaux. Les décevoir entraîne des conséquences sociales (on rate une entrevue pour un travail, on ne dispose pas du matériel nécessaire pour une rencontre, etc.). 
Si l'échelle temporelle a changé dans les dernières années, l'échelle spatiale s'est également modifiée vers une prise de contact très vaste du réel mais très peu objective. On ne peut plus se restreindre à des considérations communautaires et nationales dans un contexte de mondialisation. On collabore et on soutient des luttes sociales et politiques à travers le monde. On n'a jamais le temps de s'informer de toutes les luttes, car on reçoit des informations de partout – de tous les milieux et de plusieurs points de vue avec les médias sociaux et les caméras de cellulaires. 
Alors que nos moyens de transport et d'information ont rendu possible une prise de contact très vaste du réel, les moyens de complexifier ce contact se sont également développés en favorisant l'apparition de multiples intermédiaires autant dans la production des biens que dans la production des informations... ce qui fait qu'on joue constamment au téléphone arabe et ce qui empêche une prise de contact objective ou directe du réel. Ce grossissement énorme de l'échelle du social dans un contexte d'accélération du temps doit être pris en compte également. On est littéralement écrasés par l'information, par la désinformation et par le détournement de l'information qui rendent les non-dits et les manques d'information très difficiles à percevoir, qui nous empêchent de valider les informations (par exemple de retracer les industries qui produisent tel vêtement) et qui nous polluent littéralement l'esprit en diminuant notre capacité de faire des choix éclairés.
Toutes ces considérations et explications autour de la temporalité qui s'est accélérée, de son aspect structurant et matériel dans la société de performance et du grossissement de l'échelle spatiale des luttes socio-politiques m'amènent à me poser la question de COMMENT militer de façon radicale à MON ÉCHELLE.
Suis-je une poule sans-tête qui court dans toutes les directions avec un sentiment d'urgence contre-révolutionnaire (contre-productif)? Oui et non. 
Non, parce qu'il y a des conditions objectives d'urgence qui sont à la fois circonstancielles (moment historique spécifique) et perceptuelles (augmentation de notre capacité de se tenir informé-e-s sur des sujets partout dans le monde) :
  • Urgence environnementale avec les changements climatiques dont on commence à voir les premières catastrophes et dont nos enfants vivront avec les conséquences drastiques, avec la destruction des ressources naturelles limitées dont l'eau potable qui nous est vitale, avec les nouveaux projets pour trouver de nouvelles énergies dans un contexte de capitalisme sauvage; 
  • Urgence sociale avec les abus des systèmes culturels, étatiques, politique, économique, sociaux contre les droits des personnes, avec les multiples oppressions, la haine, les préjugés, les dominations de groupes sociaux sur les autres, avec l'occidentalisation des sociétés et cultures, avec la montée des intégrismes religieux et des idéologies conservatrice et néolibérale, avec le système patriarcal dont l'adaptation aux différents contextes historiques et culturels et dont l'interaction avec les différentes idéologies économiques, politiques, culturelles ou religieuses me renversent à chaque fois;
  • Période de grands bouleversements dans un court laps de temps (guerres mondiales, changements politiques, mondialisation, remplacement des religions par la croyance dans la science);
  • Urgence économique avec la crise du système capitaliste, les crises financières, les bulles qui éclatent et tous les programmes "sociaux" pour maintenir le système capitaliste artificiellement en fonction;
  • Etc., parce que je vous laisse compléter pour celles et ceux qui en connaissent plus que moi sur le contexte historique spécifique actuel.
On ne peut pas relativiser les choses en affirmant qu'il y a eu des guerres et des crises de tous temps. Les choses ne se sont pas accélérées comme c'est le cas actuellement. Il n'y avait pas de crise environnementale ni de menace nucléaire ou bactériologique. On ne peut que constater que, comme le disait si bien une amie hier soir, à l'instar des pays en guerre où des bombes sautent tout autour, notre situation est différente mais que l'urgence n'en est pas moindre parce que les violences et les oppressions sont plus sournoises ou parce que notre position de dominants nous empêche de considérer nos avoirs comme des privilèges et comme des formes d'exploitation et de complicité aux situations plus clairement catastrophiques. Cessons nos discours relativistes qui ne servent qu'à justifier des postures paresseuses, désengagées ou défaitistes pour légitimer le statu quo.
Oui, je suis parfois une poule sans tête parce que je réponds aux exigences de l'éthique de performance. Parce que je n'ai plus le temps de m'arrêter pour choisir mes batailles, pour prendre du recul face à ce sentiment d'urgence qui m'étouffe et asphyxie mes facultés de lutter de façon radicale, parce que je ne sais plus si la lutte locale est plus importante ou moins que la lutte globale, ou si les besoins de mes enfants (ceux qu'ils identifient comme tels; ils sont nombreux) peuvent être temporairement repoussés au nom d'une lutte sociale qui a/aura des conséquences sur eux ou sur d'autres enfants.
Mais en regard de tous les facteurs matériels qui nous forcent à considérer la situation objective comme étant une situation d'urgence, comment faire?
Sur le plan personnel de ma vie quotidienne et de celle de mes proches, il est très difficile de rester dans le système quand on adopte des postures radicales de changement social. Travailler dans/avec le système, c'est extrêmement confrontant et violent pour mes proches et pour moi, pour mes enfants en particulier qui sont laissés à eux-mêmes devant le système scolaire, pris entre les discours égalitaires, subversifs, voire révolutionnaires (pour les autres) de leurs parents et les discours normatifs et prescriptifs du milieu scolaire ou plus largement des discours sociaux haineux répétés puis intériorisés par les enfants qui reproduisent entre eux le contrôle social violent et la conformation des êtres à des normes pourtant oppressives.
Dans le contexte présenté précédemment, travailler dans/avec le système, c'est également extrêmement éreintant pour moi de devoir répondre constamment à des attentes que je rejette. Je suis dans le discours défensif, je dois me justifier, je ne suis pas en train de construire concrètement un monde meilleur, je suis en train de protéger ma bulle contre « les assauts » de la société contre les personnes qui la remette en cause (encore un raccourci intellectuel de personnification de la société, se référer à l'explication ci-haut). Et « les ceuzes » qui me connaissent savent à quel point je suis une personne modérée, prête à me rallier, prête à faire des compromis, ouverte aux désirs de mes enfants. Ce que je veux dire, c'est que je ne suis pas volontairement ni ouvertement provocante. Le seul fait que j'agisse différemment est considéré comme une provocation à laquelle il faut réagir.
Enfin, travailler dans/avec le système, c'est également craindre qu'à force de faire des compromis et de choisir mes batailles, j'en vienne à ne plus adopter une posture radicale et à devenir simplement réformiste, c'est-à-dire à maintenir le système actuel en place, à empêcher sa détérioration par quelques améliorations ici et là qui contribuent à sa légitimité et qui légitime donc son pouvoir. Parce que le système est envahissant, je le vois et je le vis de plus en plus avec le fait que mes enfants montent les échelons scolaires. Il définit, par ses attentes, ce qu'on fait de nos soirées (les devoirs à remettre) et ce qu'on fait de nos fins de semaine (les projets scolaires pour lesquels aucun temps n'est prévu en classe), remplaçant tranquillement nos projets familiaux personnels qui s'inscrivent en adéquation avec nos convictions et nos désirs de changements en projets standardisés, conformes, normatifs qui ne proviennent pas de nos intérêts ici/maintenant (ni des miens ni de ceux de mes enfants) et qui réduisent notre temps hors-école en l'appropriant pour l'école. Travailler dans/avec le système, c'est donc également lui céder du pouvoir pour lui-même, mais aussi lui céder du pouvoir sur nous-mêmes par l'appropriation de ce qui devrait en être exclu.
Et je ne mentionne pas les impacts sur nos enfants par rapport à cette socialisation qui apprend à mes enfants que « pertinent » est quelque chose qui est en lien avec la question posée par le professeur et que « non-pertinent » est quelque chose qui n'est pas en lien avec sa question (et donc, que c'est toujours le professeur qui définit ce qui est pertinent, et que, si on pensait avoir compris que c'était utile et même nécessaire pour gérer une classe, on se rend vite compte, avec l'expérience, que c'est aussi très utile pour nier le vécu et l'expression des sentiments des enfants en les considérant d'emblée hors-d'ordre peu importe la question posée).
De mon côté, est-ce que mon temps concédé à mes implications diverses dans des comités réformistes accapare mes ressources (énergie, temps, argent) et réduit mon potentiel de changer les choses ici/maintenant tout en envahissant mes espaces de vie quotidienne avec ma famille et mon entourage en limitant les moments où je crée et pense le monde par le fait de garder mon attention constamment centrée sur la défense des acquis et la défense de mes droits et valeurs? Est-ce que je ne risque pas de me retrouver, dans 5 ans, à faire exactement les mêmes gestes? Est-ce que le nombre de présentations, consultations, réunions, petites victoires n'est qu'une façon stratégique inconsciente ou consciente pour le gouvernement ou toutes les autres instances de perdre les militant-e-s dans ses structures, de les épuiser et de maintenir de ce fait sa légitimité (il a l'air d'écouter et de prendre en compte), sa démocratie de façade et le statu quo sur le changement social? Suis-je une idiote utile de la société actuelle dont les actions sont invisibilisées, perdues dans le tourbillon d'informations et de structures et dont le potentiel révolutionnaire est par conséquent annulé ou fortement amoindri? Est-ce que certains groupes anarchistes ou qui affirment agir en dehors du système par le biais notamment de la démocratie directe ne tendent pas à faire la même chose en réduisant le temps de chacun-e pour les actions concrètes dans la vie de tous les jours par des délibérations qui n'en finissent plus, des prises de position qui ne changent rien dans les faits parce que personne n'y donne suite, ou par des actions directes qui reproduisent, dans leur processus, les dominations comme le sexisme ou le racisme ou le capacitisme notamment. Travailler dans le système, même dans ses marges, c'est fatiguant, compromettant pour les compromis qu'on fait sur nos valeurs, risqué probablement, frustrant... et pendant qu'on lutte sur la défensive ou « en réaction à », est-ce qu'on vit?
Mais si je me retire du système le plus que je peux (entre autre en cessant mes implications dans des luttes réformistes ou pseudo-radicales, en retirant mes enfants de l'école, en cessant mon implication dans leur école, en côtoyant le plus possible des familles qui ne confrontent pas constamment nos convictions), le système viendra à ma rencontre (les « audits » du gouvernement fédéral pour suspendre les allocations familiales des familles qui font l'école-à-la-maison; les signalements répétés à la DPJ qui n'ont rien à voir avec sa mission mais qui sont du harcèlement à des fins de contrôle social parce qu'ils sont retenus sans égard aux lois ou au bien-être des enfants; la perte de services, l'absence de solution de « garde » de rechange pour ne pas que mon choix repose entièrement sur mes épaules – sur les épaules des femmes dans un souci de partage égalitaire et d'implication des hommes, deux aspects fondamentaux pour lutter contre la société patriarcale – , les préjugés énormes et la pression des pairs – enfants comme adultes, surtout les adultes –, etc.).
Mais est-ce que ce serait plus révolutionnaire (j'entends par là : plus susceptible de générer des changements profonds dans le système social et d'empêcher la reconfiguration des inégalités sous des formes différentes)? Moins confrontant au quotidien? Moins violent pour mes enfants et pour nous-mêmes, malgré la marginalisation qui s'en suivrait? Plus constructif, plus intéressant, plus créatif, plus vivant, parce qu'on travaille à créer ici/maintenant un monde meilleur parallèle, malgré toutes les limites de ce monde et tous les moyens du monde global d'investir ce monde parallèle?
Je connais des familles qui ont fait le choix, comme ma famille, de travailler dans le système; d'autres, de s'en retirer. Est-ce que c'est deux « méthodes » sont complémentaires ou est-ce que seule la seconde entraînera des changements sociaux radicaux?
C'est ainsi que j'ai choisi d'entamer un 24 h de lâcher-prise complet. Au tiroir la "to-do-list" de ma vie quotidienne engluée de l'esprit de performance (économiser le plus possible, manger le mieux possible, passer le plus de temps possible avec les enfants, vivre le plus simplement possible, me réaliser, ne plus fumer - j'ai arrêté mais j'y pense chaque jour quelques fois -, m'informer le plus possible, lire un chapitre de ce livre pour un cours, avancer un projet de recherche pour le travail, agir localement, virtuellement et globalement dans différentes luttes égalitaires et écologiques, etc.).  
Pour 24 h, je m'arrête au complet dans mes "il faut que" et je souhaite grandement que vos réflexions m'aident à y voir clair et puissent être des sources d'inspiration pour moi, mon sentiment d'urgence, ma militance et les impératifs de la vie quotidienne ici/maintenant avec des enfants et des projets. 

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