vendredi 11 avril 2014

Pour une fois qu'on allait parler des héroïnes de la BD... déception au sujet du Festival de la BD francophone de Québec




J'avais prévu (notez l'imparfait) profiter des activités en lien avec le Festival de la BD francophone de Québec pour apprendre à connaître ce qui se fait en BD francophone, surtout ce qui sort des sentiers battus et des clichés de genre.


Et puis j'ai vu que ce Festival allait traiter des personnages féminins dans la BD... pour une soirée de striptease (ou effeuillage) burlesque. Voici la description

"À l'occasion du 27e Festival de la bande dessinée francophone de Québec (FBDFQ), dessin en direct et effeuillage burlesque s'associent le temps d'une soirée coquine bien particulière avec STRIP : les héroïnes s'effeuillent. Des numéros burlesques traditionnels aux séances de dessin érotique, en passant par des numéros conjoints, la troupe Burlestacular et le FBDFQ convie le public à une expérience imprégnée d'audace et de sensualité!"

C'est plate que les rares fois où on traite d'héroïnes en BD, c'est pour en faire des stripteaseuses (ou effeuilleuses)... 

La personne qui a trouvé ça sur le coin d'une table a pas réfléchi fort fort à la signification qu'il ou elle accordait à la place des héroïnes dans la BD, aux rapports sociaux de sexe qui font en sorte qu'elles soient déjà des objets sexuels au sein de la BD ni à la culture geek et à son machisme (je dirais même, sa misogynie). Cette personne s'est peut-être même trouvé originale ou provocante alors qu'elle nous ramène drette dans le statu quo de la domination masculine!

Et sans surprise... ces personnes sont deux hommes, les deux organisateurs du Festival, Thomas-Louis Côté et Raymond Poirier.
 
C'est beau, les boys'club, ça chasse les femmes et on se retrouve entre hommes "comme dans le bon vieux temps". On pourra tenir des propos dégueux, jouer les mononcles cochons, objectifier les femmes à souhait! Quel bonheur! Quel PRIVILÈGE!


Vous auriez pu être créatifs et proféministes... 

Vous auriez pu tenir un événement similaire, très coquin, burlesque, flamboyant et exagéré en étant beaucoup plus créatifs, c'est-à-dire avec une perspective tout à fait différente où on aurait déconstruit les stéréotypes de genre et proposer des visions diversifiés de la sexualité. Et ça, ça aurait été proféministe (en faveur de l'égalité entre les sexes, en d'autres mots, et de la fin de l'opposition binaire homme/femme).

C'est dommage, parce que la compagnie BURLESTACULAR avec qui s'est associé le Festival pour cette séance d'effeuillage burlesque a l'air trippante. Le discours de sa directrice artistique me semble adhérer à une certaine perspective féministe, même si celle-ci demeure essentialiste (dans le sens que ça met en scène un "féminin" présenté comme une "nature féminine", mais ça reste une hypothèse de ma part et ça pourrait très bien mettre en scène un "féminin" vu comme une construction, un jeu de rôle, comme en a traité Judith Butler dans Trouble dans le genre). 


Vous auriez pu également inviter une spécialiste des héroïnes féminines en BD francophone comme celle qui a publié La révolte des personnages féminins de la bande dessinée francophone. Cartographie d’une émancipation de fraîche date, Marie-Christine Lipani Vaissade...

Ou encore parler du projet Crocodiles, un BD sur le sexisme ordinaire et les privilèges masculins...

Ou encore parler des nombreuses utilisations de la BD par des dessinatrices/créatrices/blogueuses engagées? (voir ici et ici par exemple)

Mais il aurait fallu vous poser des questions...

Il aurait fallu vous demander : pourquoi est-ce qu'on fait une soirée burlesque spécifiquement avec des personnages féminins? Qu'est-ce qui nous pousse à faire ce choix? Qu'est-ce qui le justifie? Et pourquoi pas mixte? Surtout dans l'esprit du burlesque...

Poser ces questions vous auraient amené dans une réflexion sur le sexisme dans la BD (et ici et ici aussi sur le sexisme et le harcèlement sexuel admis dans la culture bédéiste) et l'objectification des femmes comme personnages féminins dont la sexualité est constamment présentée comme destinée à satisfaire les fantasmes et les plaisirs masculins.

Source : The Hawkeye Initiative


Les héroïnes sont ainsi très proches des personnages féminins dans la pornographie.

Les clichés de genre aussi qui pullulent dans les représentations des personnages (voir leur inversion avec The Hawkeye Initiative ou encore Les Dégenreuses, des geeks-féministes qui dérangent/dégenrent). Ces clichés de genre sont des sétérotypes de représentation d'hommes et de femmes comme très différents et opposés (ou complémentaires, comme on dit gentiment). Ainsi, les hommes sont présentés comme forts, musclés, courageux et violents (ce qui ne correspond pas du tout ni à la moyenne des hommes ni à leur diversité) tandis qu'ils transforment les femmes en personnage à la maigreur voluptueuse (trop maigre à certains endroits et trop plantureux à d'autres), manipulatrices, fragiles et définitivement objets sexuels des hommes. Ces clichés divisent donc les sexes en même temps qu'ils les hiérarchisent en posant la supériorité mâle et l'infériorité femelle (voir Christine Delphy et son Ennemi principal pour comprendre la critique féministe du patriarcat).

Poser des questions sur votre démarche vous aurait ensuite menés à une réflexion sur votre rôle dans cette culture sexiste. 

Qu'est-ce que vous avez envie d'offrir aux femmes et aux filles qui lisent des BD, qui participent du reste de la société tout comme les hommes, mais qui subissent constamment cette objectification, cette sexualisation et cette pression pour se conformer aux désirs "masculins" (une nature masculine ainsi définie est rejetée par les féministes qui la croit plutôt construite socialement pour permettre la domination)? Qu'est-ce que vous avez envie d'offrir aussi aux hommes et aux garçons qui nourrissent leur imaginaire avec ces mêmes représentations des femmes? Quelles conséquences ont nos représentations genrées dans la construction de nos identités comme homme et femme et nos rapports sociaux de sexe dans toutes nos interactions, du général (l'espace public, les pubs, les discours sexistes, les arts et la culture) au privé (le déni de la sexualité des femmes comme détachée des pressions sexuelles des hommes et le déni du consentement, deux paramètres associés à la culture du viol)?

Ces questions, je vous invite à vous les poser. On est tous et toutes des produits du système patriarcal. S'en désengluer demande une pratique réflexive et critique de tous les instants. On ne peut pas se laver les mains de notre participation à une culture sexiste en prétendant que notre mission se limite à et seulement à organiser un événement culturel pour distraire la population (j'anticipe déjà cette justification).

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